Extrait des dialogues de

 

LA CRISE

Un Film de Coline SERREAU

Précision légale

Réunion de famille chez les parents de Victor et Lisa

 

Victor, quadragénaire parisien plutôt aisé,  surbooké, survolté, et pas toujours attentif à ses proches traverse un période particulièrement difficile de sa vie : en l’espace de quelques heures, sa femme vient de le quitter et il perd son emploi. Mais à chaque fois qu’il essaie d’en parler autour de lui, il tombe dans des situations tout aussi critiques chez ses interlocuteurs, si bien que débarquant sans cesse au milieu d’embrouilles pas possibles, il n’arrive jamais à parler de son cas comme il le voudrait… la phrase « ma femme m’a quitté, j’ai perdu mon emploi… », cent fois recommencée, tombe toujours à plat, fait toujours un flop retentissant, d’ailleurs il n’arrivera jamais à la terminer, tant il n’est écouté par personne. Quelle crise !

Au bout de quelques jours, il décide de trouver refuge à la campagne, dans sa maison de famille où ses parents sont restés. Loin du stress de la ville, il va pouvoir enfin retrouver au sein du cocon familial une oreille enfin attentive et attentionnée, du moins le croit-il…

…Car à peine arrivé, il tombe sur une réunion de famille bien singulière, il y a là ses parents et sa sœur Lisa, et cela démarre sur les chapeaux de roues, accrochez-vous !

 

 

Le père:

   Victor, ta mère a un amant !

Victor:

   Hein ?

Le père:

   Et elle a décidé de me quitter pour partir avec lui !

Victor:

   Hein ?

Lisa:

   A cinquante ans elle se barre avec un mec de dix ans plus jeune qu ’elle.

Le père:

   Voilà.

Lisa:

   Et papa reste tout seul

Victor:

   C’est qui ?

Le père:

   Monsieur Borin

Victor:

   Monsieur Borin ? Ah la vache, le fumier !

Lisa:

   Je te le fais pas dire

Victor:

   Maman t’es complètement dingue ou quoi ? et où tu vas aller ? et papa ? et moi ? j’ai des problèmes, moi ! Marie m’a quitté, j’ai perdu mon boulot, je suis complètement...

La mère:

   Alors écoute Victor, tu arrêtes. Tu arrêtes tout de suite. Tu te tais et tu m’écoutes. D’accord ?
Alors écoute bien : tes problèmes de boulot, tes problèmes avec ta femme, tes problèmes de fric, tes problèmes en général et en particulier, moi ta mère, je m’en fous comme de l’an quarante, tu m’entends ? je m’en fous, mais alors je m’en fous, je peux pas te dire à quel point je m’en fous. Je n’en ai vraiment rien, rien, rien à foutre.

Victor:

   Mais merde c’est pas croyable : ma propre mère se fout de mes problèmes ?

La mère:

   Je vais te dire encore mieux : non seulement je me fous de tes problèmes, mais je me fous également des problèmes de ta soeur, je m’en fous totalement... Attends, y’a encore plus rigolo : je me fous royalement des problèmes de ton père

Victor:

   Mais je rêve ! Ma parole je... je rêve !

La mère:

   Non, non mon lapin, tu ne rêves pas. Pendant trente ans je vous ai torchés, nourris, couchés, levés, consolés, tous les trois. J’ai repassé vos chemises, lavé vos slips, surveillé vos études. Je me suis fait des monceaux de bile, je n’ai vécu que pour vous, qu’à travers vous. J’ai écouté toutes vos histoires, vos problèmes et vos chagrins, sans jamais vous emmerder avec les miens. Alors maintenant, je prends ma retraite. Toi, il te reste une longue vie devant toi pour résoudre ta crise; moi il me reste très peu de temps pour résoudre la mienne. Alors tu permettras que pour une fois je m’occupe de mes affaires avant les tiennes.

Victor:

   Tu vas détruire toute une famille, qu’est-ce que je dis, deux familles, pour une vulgaire histoire de cul ?

La mère:

   Ah d’accord, alors quand il s’agit de ton cul c’est de l’amour, mais quand il s’agit du mien, c’est vulgaire, c’est ça?

Lisa:

   Oui c’est vulgaire, c’est dégueulasse !

Victor:

   Mais enfin maman, c’est une passade, il a dix ans de moins que toi, ça peut pas durer !

La mère:

   Mais mon petit chéri ça durera ce que ça durera, ça m’est bien égal, même si ça ne devait durer qu’une heure je referais tout pareil... de toute façon j’ai jamais vu que la durée fasse tellement de bien aux histoires d’amour.

Lisa:

   C’est pas une histoire d’amour, tout ce qui t’intéresse c’est de t’envoyer en l’air !

La mère:

   Mais bien sûr que ça m’intéresse de m’envoyer en l’air, ça t’intéresse pas toi ? Et même si c’était qu’une belle histoire de cul, j’ai pas le droit d’en avoir une belle histoire de cul, moi ? Et... ils sont insensés tous les deux, comment ils croient qu’ils sont venus sur cette terre ? Vous croyez que je vous ai fait avec mes oreilles ? je vous ai faits avec mon cul mes petits poussins... même qu’à l’époque c’était drôlement chouette le cul avec votre père, mais voilà , qu’est-ce que vous voulez, maintenant il se passe plus rien entre nous... alors ça vous fait peut-être pas plaisir de l’entendre, mais votre mère, elle a un cul. Qui va très bien. Il va mieux que jamais même. Et puis, y’a autre chose que vous voulez pas entendre : Je suis amoureuse. Je suis heureuse... Je nage dans le bonheur.